Miss France : La mèche qui a mis le feu aux poudres

Delphine_Wespiser_Miss_France_2012 (ctruongngoc)

Vous n’y avez sûrement pas échappé, c’était à n’en point douter l’ « évènement de l’année », celui qui a fait la couverture de tous vos journaux : l’élection de Miss France 2012, alias l’alsacienne Delphine Wespiser ! Comme tous les ans, cette cuvée a eu son lot de scandales :, procès avec Endemol, départ de Geneviève de Fontenay pour créer « Miss National »…Le moral n’était pas au beau fixe chez les tenants de la beauté à la française et voilà que le scandale éclate à nouveau, au sein même de la vénérable institution : Miss France est une fausse rousse ! Levée de boucliers, vives réactions sur le Net (il se dit même qu’elle n’était pas la favorite d’Alain Delon…), Sylvie Tellier intervient pour éteindre le feu d’une maison Miss France qui commençait à sentir le roussi.

Plus que la coloration, c’est la naissance d’une polémique, aussitôt tuée dans l’œuf, qui nous interpelle. Si anecdotique qu’elle soit, elle pose le problème essentiel du rapport entre corps, individu et fonction.

Les deux corps de la miss

Qu’est-ce qui est exactement « reproché » à Delphine Wespiser devenue Miss France ? D’avoir les cheveux teints, d’avoir usé d’un artifice alors qu’une Miss France doit rester « naturelle ». Il y a donc un décalage entre l’image corporelle attendue d’une Miss (avec les valeurs morales associées : authenticité, naturel, simplicité…) et le corps de la candidate élue. La Miss aurait donc en quelque sorte « deux corps », le sien et celui de sa fonction. Entre les deux, le hiatus est léger mais bien présent et ouvre la porte à la controverse.
Cette théorie des deux corps voit le jour quelques siècles en arrière, du temps où la plupart des cérémonies de sacrement ne concernaient pas des jeunes filles aux jambes interminables mais des princes héritiers, je veux parler du Moyen-Age et des monarchies féodales. Le principe du pouvoir monarchique reposait alors en partie sur ce que l’historien Ernst Kantorowicz a appelé en 1957 « Les deux corps du Roi ». Le souverain médiéval a en effet deux corps. Le premier est son corps physique, temporel, celui qui souffre, qui est malade et qui meurt. Le second est son corps spirituel, celui qui se maintient malgré la mort du corps physique. L’un sans l’autre ne sont pas grand-chose. Seule l’union des deux forment le corps royal qui va exercer sa pleine autorité. Une certaine vision du corps permet donc une forme de pouvoir : voici la thèse centrale du livre de Kantorowicz.
Ce hiatus joue à plein dans le cas présent, hiatus que Miss France va essayer de combler en évoquant son « tempérament de feu ». Sa chevelure serait le reflet de sa personnalité, l’artifice permettant alors paradoxalement à Miss France d’être « naturelle ». Mais le problème n’est pas là. Il ne porte pas sur l’adéquation entre la personnalité de Delphine Wespiser et son apparence corporelle, mais sur le décalage entre l’apparence attendue de la fonction et le choix capillaire de la candidate élue.

Un problème théologique ?
Le buzz de la chevelure de Miss France n’est peut-être pas alors si anecdotique qu’il n’y paraît. Peut-on aller jusqu’à dire que nous tenons là un problème d’ordre théologique ?

Peut-être pas, mais il y a de nombreuses similitudes avec la monarchie médiévale. Nous sommes d’abord dans une même logique de sacre et d’héritage : longue lignée de Miss soigneusement entretenue par le comité Miss France, cérémonie du couronnement, dauphine… Les rappels symboliques ne manquent pas, même si le mode de désignation par élection ne permet pas d’établir un parallèle absolu entre les deux situations. Reste un point important : la Miss France ne l’est jamais plus d’un an. Delphine Wespiser est de passage dans le costume de Miss France qui reste, lui, toujours aussi éclatant.
Plus intéressant, ce cas précis donne lieu à des débats byzantins sur ce qui est autorisé ou non : la couleur est possible si l’on n’en change pas entre l’éléction régionale et nationale, le tatouage doit être discret, la chirurgie est autorisée uniquement si elle est réparatrice etc. Tout comme les théologiens d’autrefois débattaient sans fin de ce qu’est la sainte trinité, l’âme ou la transsubstantiation, les commentateurs d’aujourd’hui tentent d’établir des critères permettant de délimiter le champ du naturel et de l’artificiel. L’enjeu est d’établir une beauté canonique, la beauté « à la française ».
Nait alors une orthodoxie, avec ses variation tolérées (les cheveux roux), ses textes de référence (le site officiel de Miss France indique ainsi « roux » comme couleur de cheveux, quand Wikipédia précise « teinture ») et ses hérétiques (la couverture d’Entrevue, Vade Retro Satanas !). Plus important encore, cette orthodoxie va entrer en conflit avec d’autres canons, d’autres visions du corps comme les beautés sud-américaines où la chirurgie esthétique est autorisée. La guerre des Miss ne fait que commencer…

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